LAB°

Müs
Supersonic/Mille milliards, mars 2005

Que tous les rastamen, Jah soldiers et autres Babylon fighters qui me lisent arrêtent immédiatement de le faire, je vais parler du dernier album de Lab°, un groupe dont les disquaires rangent certes les albums dans les bacs étiquetés dub, mais dont le son ostensiblement rock fera fuir sans aucun doute possible le moindre dreadeux paré d'un bonnet vert-jaune-rouge. "Enclume", premier morceau de l'album, est pourtant bien un morceau de dub. Un boum boum boum qu'on jurerait stepper sert d'assises à une basse ronflante et répétitive, sur laquelle improvise une guitare dans ce son sixties si caractéristique de Lab°. Un dub à la Bauhaus, tel qu'on savait le faire outre Manche au début des années 80 quand on arrêtait cinq minutes d'être un punk. Dès le premier morceau de Müs, Lab° nous rappelle que si le dub est né à Kingston dans les années 70, il est devenu un genre à part entière en s'exportant en Europe. "Dreads meets punk rockers", la devise est toujours d'actualité, et les 14 titres de ce déroutant "Mûs" sont là pour nous le rappeler. Crystal krill killer, La Cigüe, Müs, A dub song, Ocho 1 déclinent le dub à tous les temps d'un rock volontairement sombre et sale. Dans la façon de composer, basée sur l'improvisation précédée de la reconstruction en studio, de jouer avec les samples et les effets, de considérer batterie et basse comme une base pour l'improvisation, Lab° adopte tous les processus de création du dub et en exploite pleinement la richesse. Le groupe reste donc fidèle à sa démarche initiale et au son de ses débuts, mais gagne en maturité en s'assumant enfin en tant que formation hybride, cessant de se demander s'il est ou non un groupe de dub. En l'occurrence, sur "The pope and the bleeding baby", Lab° n'est plus du tout un groupe de dub, mais un groupe de rock bruitiste à la Sonic Youth. C'est encore plus vrai sur "Nice with hat", petite tuerie hard-core noise de 2:12 qui fera fuire l'ultime rootsman qui aura eu le courage de me lire jusque là. Müs est un album déroutant, qu'il faut avoir la patience de comprendre. C'est aussi un album intelligent, intransigeant, en ce qu'il refuse toute facilité. Ne cherchez pas le tube, le hit de dancefloor, le morceau pensé pour enflammer les sound-systems, celui qu'on repère immédiatement dans un album et nous fait ignorer tous les autres: il n'existe pas. Chaque morceau de Müs est à conquérir. C'est le propre des plus grands albums.  

2D.


Derrière la pluie
Mille Milliards, 02/2003

C’est très simple : il suffirait que Fugazi et Godspeed You Black Emperor fusionnent, recrutent Amon Tobin, Alan Wilder (Recoil) et Hank Marvin (guitariste des Shadows, pour mémoire) pour enregistrer un album de dark/ambient/electro/whatever-dub « sous la houlette » de Bill Laswell, et il en sortirait probablement une vague préfiguration de « Derrière la pluie ». Ou, plus vraisemblablement, un joli foutoir.

« Derrière la pluie », troisième album de Lab° selon la préfecture, quatrième selon les organisateurs, parvient pourtant à conjuguer (conjurer) ces styles/sons/influences, et d’autres encore, dans un ensemble cohérent et parfaitement original, qui développe et affirme le style unique de Lab° sur les 11 titres qui le constituent. En effet, que ma malheureuse introduction ne vous trompe pas : Lab° fait du Lab°, rien d’autre, et ils sont les seuls à le faire. Ils ont leur son et leur style, et affirment et affinent encore l’un et l’autre sur cet album.

Le son est d’abord celui d’instrumentistes pour le moins compétents. L’aspect rythmique de l’affaire est fondé par un batteur, un vrai, un solide, le genre métronomique, et par un bassiste, tout aussi vrai, tout aussi solide, très présent, au son riche et profond, que l’on distingue toujours dans le mix, malgré les accès de fureur qui agitent sporadiquement les autres musiciens, guitaristes en tête. Les guitares, justement, sont une des caractéristiques immédiatement reconnaissables du son Lab° : le plus souvent gratifiées d’effets qui leur confèrent des sonorités très particulières (et notamment une propension à la réverb qui expliquent les références à Ennio Morricone era Sergio Leone et aux Shadows), elles assurent des parties rythmiques tantôt dubesques, tantôt nettement métal, mais sont aussi utilisées pour « occuper » l’espace de courts passages dont le thème est souvent moins important que leur sonorité propre, enrichie qu’elle est des susdits effets. De fait, le dernier aspect du son Lab°, et pas le moindre, est, au sens large, « l’électronique ». C’est-à-dire, en gros, tous les samples, synthés et effets qui peuvent être ajoutés/appliqués au mix. Ils sont omniprésents, et absolument indissociables du reste, même s’ils sont intégrés avec une telle science qu’on ne les distingue pas toujours aux premières écoutes. Ils contribuent à la richesse et à la densité de l’ensemble, et sont, à mon sens, ce qui fait de Lab° un groupe de dub.

Le style, bien entendu, est plus difficile à évoquer. Il y a du dub. C’est acquis. L’omniprésence de la basse, certaines rythmiques de guitares, et le soin Tubbesque apporté au mix, tout ça relève du dub. Il y aussi de l’ambient, ou du dark ambient, ou du que sais-je, bref, il y a cette capacité à instaurer une ambiance, une atmosphère, le plus souvent sombre, inquiète, par la grâce de quelques notes, de quelques sons, et de pas mal de silences. Et puis il y a du métal. Pas du métal sautillant, pas du métal fluorescent, pas du métal pour promotion de sports de glisse, non, plutôt le genre aux confins du rock, du thrash, et du hardcore, le genre où la furie l’y dispute à l’élégance, le genre que je ne parviendrai décidément pas à décrire, et ça n’est pas tellement important, puisqu’il suffit d’écouter, mettons, au hasard, « Revient aux témoins », pour comprendre que c’est pas exactement n’importe quoi, cet album qu’on vient d’acheter, car vous allez l’acheter, n’est-ce pas, ça serait idiot de se priver, d’une part de ce qui est très nettement le meilleur album de tout et n’importe quoi confondu sorti en France en 2003, et, pardon, il y avait concurrence intensive, et d’autre part de percevoir ce que j’ai péniblement, et probablement vainement, essayé d’illustrer ici. L’atmosphère inquiète, par exemple, dès le début de « Revient aux témoins », ça vous prendra fatalement à la gorge, sans doute un peu à cause de ces curieux machins qui devaient initialement être des cymbales, et qui, désormais doués d’une vie propre, s’égaillent dans l’éther, loin au-dessus de la ligne de basse, qu’on a été bien content d’entendre débarquer, elle apaise quand même la tension, au moins pendant un temps, parce que le métal, la furie élégante, ou le contraire, c’est pour bientôt, et tu vas voir, ça énerve, mais ça calme, ça prend pas uniquement à la gorge, c’est la distribution générale, tous les organes y passent, la poitrine qui se resserre, là, oui, c’est normal, tout le bordel au-dessous devrait aussi s’agiter un peu, c’est pas grave, ça va passer, ah, ça, j’ai essayé de te prévenir, les deux guitares, là, c’est un peu vigoureux, faut juste bien s’accrocher et serrer les dents, au moins les dents, c’est rien, la plupart des gens y survivent, tiens, je t’avais pas dit qu’on la percevait tout le temps, la basse, même quand les autres étaient un peu colère ? Eh ben, le truc qui vient de te creuser une tranchée sous les pieds, c’est la basse. C’est rien, ça ne dure qu’un instant, le sol va revenir. Voilà. Oui, la crise convulsive est normale aussi. Là, c’est fini. Là. C’est quand même pas compliqué. Suffit d’écouter.

MP.


Site officiel: mille-milliards.com

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